Il y a quelque temps, j’ai eu l’opportunité de passer une journée très enrichissante en falaise avec des équipeurs officiels.

Les lecteurs qui suivaient déjà Grimpe à Vue ont pu me poser les questions qui les intéressaient en vue de cette journée. J’ai pu, à mon tour, les poser, aux professionnels qui équipent les voies en falaise.

Je te livre, dans cet article hyper complet, les réponses à toutes ces questions et bien plus encore.

À la fin de cet article, tu sauras tout sur l’équipement et l’ouverture des voies d’escalade en milieu naturel. Bonne lecture !

Préambule : le meilleur des outils, c’est l’expérience

Avant toute chose, je tiens à remercier les équipeurs qui ont accepté ma présence lors de cette belle journée d’octobre. Ce sont des personnes connues et reconnues dans le monde de la grimpe des Bouches-du-Rhône, dont les noms apparaissent sur les topos des principales falaises du département. Ces professionnels de l’équipement et de l’ouverture de voies ont tous les trois environ 20 ans d’expérience et plusieurs centaines de voies équipées à leur actif.

J’étais un peu impressionné en arrivant, mais je me suis rapidement rendu compte que le maître-mot de ces personnes-là était la simplicité. Ils ont pris le temps de répondre à toutes mes questions et de me montrer de façon pédagogique, les différentes étapes de la création d’une voie sportive.

 

Doit-on équiper une voie d’en haut ou d’en bas ?

La majorité des voies sportives sont ouvertes depuis le haut par des équipeurs.

L’équipeur est celui qui pose une corde par le haut et ensuite grimpe la voie en moulinette.

L’ouvreur, lui, part du bas et pose ses protections en montant.

Un équipeur ne prend pas de risques en comparaison et dans le milieu, cette nuance est très importante.

Voici les différentes étapes pour équiper une voie :

  1. repérer une ligne depuis le bas,
  2. éventuellement, la grimper avec des coinceurs/friends (si la roche le permet),
  3. poser le relais (sur un arbre ou en posant des points),
  4. descendre en moulinette dans la voie,
  5. grimper la voie en chaussons ; marquer avec de la magnésie là où on pense mettre les points ; puis faire confirmer par le second,
  6. descendre en rappel avec le matériel pour équiper,
  7. sonder au marteau si le rocher est bon,
  8. nettoyer la voie (c’est-à-dire faire tomber tous les bouts de roche instables),
  9. percer au perforateur et poser les points.

ouvreur équipeur voie escalade perfo

Comment est déterminée la distance entre les points ?

La distance entre les points est principalement conditionnée par deux choses :

  • les mouvements d’escalade que le grimpeur aura à faire pour gravir la voie. C’est pour cette raison que l’on ne trouve pas de points pendant un crux, mais plutôt avant et après,
  • et par le rocher lui-même (qualité, protubérance, vire, etc.).

De nos jours, la tendance est au rapprochement des points, avec une distance moyenne aux alentours des 2 mètres. Si les points sont plus espacés mais sans présenter de risque, sinon celui de faire une chute plus longue, on parle alors de voie « engagée ». C’est le cas des voies plus anciennes et de certaines falaises à « l’éthique stricte ».

Si les points sont plus espacés et présentent un risque potentiel de chute sur une vire (par exemple), on parle de voie  « exposée ». Cela varie d’une falaise à une autre, d’une époque à une autre, d’un ouvreur à un autre… Voilà pourquoi il vaut mieux lire le topo avant de partir et choisir en fonction de sa forme et de son envie.

 

Comment la cotation est-elle définie ?

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C’est l’éternel débat. L’ouvreur ou l’équipeur propose généralement une cotation, puis 2 ou 3 grimpeurs répètent ensuite la voie pour confirmer la place des points et la cote. Ces grimpeurs recherchent une cohérence par rapport au reste de la falaise. Souvent, une voie de la falaise est désignée pour servir de référence entre les équipeurs. Encore une fois, l’expérience est le meilleur outil.

 

Est-ce qu’un équipeur doit avoir le niveau pour grimper la voie qu’il ouvre ?

Oui, l’équipeur a toujours le niveau de la voie qu’il ouvre. Il doit pouvoir faire tous les mouvements, même s’il ne l’enchaîne pas forcément. C’est indispensable pour pouvoir nettoyer les bonnes prises, poser les points au bon endroit et coter la voie de façon cohérente.

Il en est de même pour l’ouvreur qui, lui, équipe tout en grimpant la voie.

 

Comment le nom de la voie est-il défini ?

Une fois la cote établie, l’ouvreur ou l’équipeur donne un nom à sa création et la déclare à l’éditeur du topo local. Il est le seul maître du choix du nom. Il peut laisser libre court à son imagination. Lorsque plusieurs voies sont ouvertes en même temps sur un même secteur, les noms suivent généralement un même thème.

Note : C’est la culture ou l’histoire française qui accorde à l’équipeur de baptiser lui-même la voie qu’il a équipé. La culture anglo-saxonne accorde ce privilège au grimpeur qui fait la première ascension. Comme c’est l’équipeur qui a la primeur des essais pour enchaîner, il peut baptiser lui-même la voie. S’il n’en a pas envie ou s’il n’a pas le niveau, il laisse alors la voie libre d’être gravie par d’autres. Selon les pays, il y a un jeu de cordelettes de couleur sur le premier point pour savoir si c’est un projet « ouvert » et donc autorisé à grimper, ou non. Dans ce cas, il est réservé à l’équipeur.

Est-ce que la démarche est de dire : « Je vais équiper à cet endroit » ou « On va équiper quelques 5c aujourd’hui » ?

Cela dépend des fois.

Parfois, un ouvreur peut, à l’occasion de la découverte d’une nouvelle falaise, être « inspiré » par la paroi. Il repère alors une ligne qui lui donne envie et tache de voir s’il peut la grimper avec des coinceurs/friends ou s’il peut accéder à son sommet pour y poser un relais.

Parfois, et c’est le cas de la falaise d’aujourd’hui, c’est la commune qui demande l’équipement d’une falaise.

Dans les deux cas, la toute première étape consiste à obtenir une autorisation. Toutes les falaises de France ont un propriétaire. Il convient donc d’obtenir son accord avant d’entamer tout travail. Ça n’a l’air de rien, mais ça peut prendre beaucoup de temps, voire même ne jamais aboutir.

marteau outil ouverture équipement voie escaladeComment font les professionnels pour s’assurer de la qualité du rocher là où ils comptent mettre un point ?

Il n’y a que trois outils pour assurer cette tâche : le marteau, l’oreille (pour savoir si ça sonne creux ou non), et l’expérience

 

Qui finance les ouvertures et équipements de voies ?

Est-ce que les points sont contrôlés dans le temps ?

Pour répondre à cette question, il faut déjà faire le distinguo entre les sites conventionnés FFME et les autres.

S’il y a un conventionnement FFME, alors la fédération est responsable et finance le ré-équipement et le contrôle dans le temps. L’argent qui finance ces dépenses provient entre autres des topos estampillés du logo FFME. Voilà pourquoi il est important d’acheter des topos FFME qui payent (en partie) le ré-équipement et l’entretien des voies existantes.

En ce qui concerne l’équipement en lui-même, les équipeurs payent généralement de leur poche l’ouverture des nouvelles voies.

Il existe de rares cas où c’est la commune qui finance l’équipement d’une falaise (et c’est le cas de la falaise d’aujourd’hui). Les équipeurs sont alors payés pour fournir le matériel, équiper et contrôler dans le temps, les voies. La rémunération des équipeurs pour équiper un nouveau secteur est assez peu courante, car souvent, les communes accordent un faible budget à ce volet. Ces sommes couvrent à peine l’achat du matériel, mais le plus souvent, c’est pas de budget du tout. Il existe néanmoins quelques exemples dont le plus glorieux est le village d’Orpierre qui a survécu à une désertification inéluctable grâce à l’escalade.

S’il n’y a pas de conventionnement FFME, c’est le propriétaire (ça peut-être la commune, une société, ou un particulier…) qui est responsable si celui-ci a payé. Pour éviter que les propriétaires ne s’inquiètent de leur responsabilité, le conventionnement permet de les décharger en cas d’accident. A défaut, c’est l’ouvreur lui même qui pourrait être tenu responsable. Ceci étant dit, il semblerait qu’aucun équipeur n’ait jamais été condamné pour un accident. L’équipeur ne pourrait être tenu responsable que d’un équipement mal réalisé, d’une mal-façon en quelque sorte. Celle-ci ne pourrait être prouvée qu’au moment de l’équipement ou dans les jours qui suivent, car plus tard, le défaut pourrait être dû aux intempéries ou à la vétusté. Comme pour l’espacement des points, c’est le grimpeur qui, avec son libre-arbitre, choisi ou non de prendre un risque éventuel. Ceci n’est pas un avis juridique officiel, mais plutôt ce qu’on entend dans le milieu de la grimpe et des professionnels de l’équipement de voies.

Les équipeurs, en discutant entre eux et avec des grimpeurs, savent s’il est temps de ré-équiper ou non, telle ou telle falaise. Les contrôles sont souvent visuels uniquement, mais peuvent aussi être mécaniques (test d’arrachement).

Pour faire remonter les informations sur des équipements vétustes, les grimpeurs sont essentiels. Voir ci-dessous.

Comment être sûr de la solidité d’un point ?

Les accidents liés à des points qui cassent sont très rares, mais ils existent. Et ça n’arrive pas qu’aux autres. Un de mes amis est décédé il y a un mois (deux semaines après cette journée ouverture) à cause d’un point qui a cassé

plaquette goujon rouillé point escalade dangereux

Source : camptocamp

Les contrôles doivent être la responsabilité de chacun d’entre nous.

Si tu vois un point qui te semble louche, tu DOIS le déclarer.

Tu peux le faire de plusieurs façons :

  • via les forums type CampToCamp ;
  • via l’éditeur du topo (l’adresse e-mail ou le tél. se trouve généralement dans les premières pages du topo) ;
  • auprès de ton club local CAF, FFME, etc. ;
  • La base SERAC ;
  • Le REX
  • (les deux derniers liens sont plus orientés vers le partage d’expérience suite à un accident ou « presqu’accident »)

Sur ce même sujet, voici une initiative intéressante qui existe aux USA et dont nous pourrions peut-être nous inspirer : http://badbolts.com/.

Avis aux grimpeurs-développeurs web…

Question de bon sens : si les points du relais ne te paraissent pas convenables, laisse du matos. Il vaut mieux perdre une sangle et deux mousquifs que la vie ! (clique ici pour voir comment poser une sangle et relier deux points de la bonne manière)

 

Comment les voies sont-elles déclarées ?

Une fois la voie équipée, cotée et nommée, l’ouvreur ou l’équipeur la déclare auprès de l’éditeur du topo local. Ça paraît flou comme ça, mais il faut comprendre que c’est un petit monde où tout le monde se connaît 🙂. Dans les Bouches-du-Rhône par exemple, on ne dénombre qu’une trentaine d’équipeurs actifs à ce jour.

 

Comment choisir entre goujon ou ring ?

broche ring escalade

Broche ou “ring”

Goujon avec plaquette

Goujon avec plaquette ou “spit”

  • Les deux critères pour choisir le matériel utilisé sont :
    • le type de roche ;
    • le prix.

    Si le rocher est très compact et d’une grande qualité, alors des goujons seront suffisants. Une fois le trou percé, le goujon est rentré à l’aide du marteau puis vissé, ce qui le fait s’élargir (même principe que la cheville dans les murs de nos maisons).

    Si ce n’est pas le cas, des broches avec scellement chimique seront utilisées. Le trou est percé puis une colle spéciale est mélangée à l’aide d’un pistolet à colle et insérée dans le trou. La broche est ensuite introduite à la main. Cette méthode ne crée pas de tensions dans la roche.

 

Équiper une voie d’escalade, combien ça coûte ?

Achetées en grande quantité, les plaquettes et broches coûtent entre 1,5 € et 3 €, suivant si elles sont en acier ou en inox. À ce prix, il faut rajouter le coût de la colle pour les broches (50 € la cartouche).

En moyenne, il faut compter entre 6 € et 10 € le point pour le matériel, et environ 20 € le point en comptant la main d’oeuvre (dans les rares cas où les équipeurs sont payés).

Le coût d’équipement d’une voie de 25 m comptant 10 points et un relais dépasse les 100€ (rien que pour le matériel).

Note : Les broches en titane qui sont utilisées pour équiper les secteurs « marins » (proches de l’eau salée) coûtent beaucoup plus cher (> 10 € pièce).

 

Quel diamètre ont les points ?

Il n’y a pas de normes pour le diamètre des points à poser. L’équipeur s’adapte à la qualité du rocher.

Un diamètre plus élevé est un gage de meilleure résistance dans le temps face à la corrosion, et d’une meilleure tenue dans un rocher moins compacte.

« Dans la pratique, on pose du 12 mm pour les goujons en sites conventionnés et au moins du 10 mm pour les broches (inox ou non). Hors convention, les équipeurs posent facilement du 10 mm en goujons, car on fera plus de trous avec la même batterie. Ça pèse moins lourd à transporter. »

« On peut aussi varier la longueur de l’ancrage selon si le rocher est plus ou moins dense. Par exemple, à Soubeyrannes (Cap Canaille, près des Calanques de Marseille), on a utilisé des broches très longues dans une ou deux longueurs de poudingue. Par contre, à Céüse, les goujons utilisés n’avaient pas besoin d’être trop longs. »

 

Comment équiper le relais ?

L’équipement rentre d’environ 10 cm de profondeur dans la roche. Si le point venait à être arraché, la roche casserait pour former un cône d’expansion d’environ 10 cm de rayon autour du point. Pour cette raison, la distance entre les deux points du relais doit être de 20 cm au moins.

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Une fois les deux points posés, une chaîne est utilisée pour les relier. Elle n’est posée que quand la colle est sèche et que la voie est entièrement nettoyée. C’est le signal pour dire : « Ok, la voie est ouverte ».

 

Existe t’il une formation pour apprendre à équiper une voie d’escalade ?

Il existe une formation officielle, dispensée par la FFME (plus d’infos par ici).

La compétence s’acquiert aussi par la transmission d’un savoir-faire.

Ouvrir et équiper une voie en milieu naturel, c’est accepter de passer énormément de temps le nez dans la poussière, pendu dans son baudrier.

C’est accepter de dépenser de l’argent pour créer, mais aussi pour ré-équiper.

C’est aussi accepter d’être critiqué et de devoir faire face aux interminables demandes d’autorisations, aux conflits avec les propriétaires, etc.

C’est uniquement à ce coût-là, qu’un grimpeur pourra s’offrir le privilège de laisser une trace permanente, ou presque, de son passage sur la montagne et d’offrir à ses compatriotes de la communauté des grimpeurs la joie de découvrir son oeuvre.

Avis aux amateurs 😉

Fabien