L’escalade est un sport dangereux. Potentiellement mortel. Tout le monde le sait. Il ne viendrait à l’idée de personne de grimper une voie sans avoir appris ou s’être fait expliquer les bases au niveau de la sécurité.

Cependant, il y a un phénomène qui fait qu’un grimpeur devient de plus en plus “dangereux” au fur et à mesure qu’il s’améliore. Ce phénomène, c’est l’habitude.

Le danger d’un sport comme l’escalade, ce n’est pas seulement celui lié aux chutes des débutants. À cause d’une trop grande décontraction, les grimpeurs plus aguerris peuvent aussi venir augmenter le taux d’accident en escalade.

Petite explication de texte sur les raisons qui font que les bons grimpeurs sont parfois les plus dangereux.

 

Bon grimpeur = mauvaises habitudes

 

Combien de fois as-tu vu des grimpeurs forts s’échauffer dans une voie facile en clippant un point sur deux ? En s’assurant à 4 mètres en retrait du pied de la falaise ? Ou pire, assis ! En ne faisant pas de nœud au bout de la corde ? Ou en laissant beaucoup trop de mou… Bref, en faisant n’importe quoi !

Moi, j’ai vu ça plein de fois.

Et on ne peut pas dire que ce sont des erreurs de débutants. Paradoxalement, les débutants, eux, ont les règles de sécurité bien en tête.

Pourquoi les grimpeurs chevronnés font-ils ça ? Est-ce que c’est de l’inconscience ? Est-ce qu’ils se sentent supérieurs aux lois de la gravité ?

Non, en fait, ils ont juste “l’habitude”.

Bien souvent de très mauvaises habitudes…

– “ Hé, tu n’as pas fait de nœud au bout de ta corde… ”

– “ Ouais… mais, ça va, j’ai l’habitude de grimper ici. Je sais très bien que la corde est assez longue. ”

– “ Hé, tu ne devrais pas te rapprocher du pied de la voie / laisser moins de mou à ton équipier pour éviter qu’il ne tape le sol au cas où il tombe dans les premiers points ? ”

– “ Ouais… mais, ça va j’ai l’habitude de grimper avec lui. Je sais qu’il ne tombe pas dans une voie aussi facile ! ”

 

Moins de stress, ça veut aussi dire plus de risques

 

Le risque grandit quand on n’est pas en situation de stress. Quand l’attention n’est pas requise à son maximum. C’est le cas, notamment, des voies de chauffe qui sont toujours d’un niveau bien inférieur au niveau maximum du grimpeur.

Un matin, je m’ échauffais dans un 5a. Mon assureur, que je connais bien, était en train, lui aussi, de se réveiller tranquillement. Tout était calme. La voie ne présentait apparemment aucune difficulté, si ce n’est que les points étaient assez espacés (3 mètres environ). J’étais dans mes pensées et je grimpais super détendu.

Je clippe. Je passe au-dessus du point. Je fais encore un ou deux mouvs. Et là, au moment où je charge un bon pied droit et y applique délicatement mes 80 kgs, la prise de pied casse. Je me retrouve, instantanément, en train de pendouiller dans mon baudrier. Environ 4 mètres plus bas, juste au-dessus d’une vire.

C’est allé tellement vite. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Aucun son n’est même sorti de ma bouche. Ni de celle de mon assureur d’ailleurs. Un vol de 4 m dans un silence total. À la surprise générale.

Mon assureur, médusé, me demande comment j’ai pu voler dans un 5a ?! Je lui explique qu’une prise à cassé. Il n’a rien vu.Il était en train de faire autre chose à ce moment-là…

Au final, j’ai eu de la chance :

  • je suis tombé dans une partie verticale donc je n’ai rien heurté ;
  • mon assureur faisait à peu près mon poids et a eu les bons réflexes même s’il n’était pas vigilant ;
  • la prise cassée ne lui est pas tombée dessus ;
  • etc.

Cet accident d’escalade ça nous a ouvert les yeux sur une chose. On ne maîtrise pas tout. La chute peut arriver n’importe quand, même quand on ne s’y attend pas du tout !

Il ne vaut mieux pas imaginer ce qu’il se serait passé si j’avais été au deuxième point. Ou alors si mon assureur avait tenu le Grigri de la mauvaise manière… Ou s’il m’avait donné trop de mou, en se disant :

“J’ai l’habitude de grimper avec lui. Il ne va pas tomber dans un 5a…”

 

Autre danger en escalade : la mauvaise utilisation du matériel

 

Le plus gros de l’apprentissage en escalade se fait… en escaladant. C’est-à-dire, en grimpant, en assurant, en passant du temps au pied des voies. De ce fait, il y a une partie des informations que l’on acquière qui nous proviennent des grimpeurs qui nous entourent. Or, ces grimpeurs ne sont pas tous des encadrants diplômés. Bien souvent, ils ont, eux aussi, acquis une partie de leur savoir au contact d’autres grimpeurs. Il en résulte une “circulation” de l’information… et parfois de la “désinformation”.

L’exemple le plus criant est l’utilisation du Grigri (voir Grigri sur wikipédia). Révolutionnaire à sa sortie en 1991, il est aujourd’hui considéré comme dangereux par certains qui lui préfèrent des systèmes d’assurage plus classiques.

 

Le Grigri est-il dangereux ?

Le Grigri a un côté “déresponsabilisant”. Effectivement, il est considéré par le plus grand nombre comme un auto-bloquant. Et c’était aussi mon cas, jusqu’à il y a peu, je dois l’admettre. Mais le Grigri n’est PAS un auto-bloquant. C’est un système d’assurage avec freinage assisté.

Quelle différence entre auto-bloquant et freinage assisté ?

La différence, c’est qu’avec un système de freinage assisté, il ne faut JAMAIS lâcher la corde. Si le système est mal utilisé, son efficacité peut être réduite à zéro.

Il y a quelques semaines, j’étais à Margalef, en Catalogne. J’ai vu plusieurs assureurs Espagnols faire l’impensable. Non seulement, ils lâchaient la corde après avoir donné 2/3 mètres de mou au grimpeur (histoire d’avoir quelques minutes de tranquillité, je suppose), mais en plus, ils croisaient les bras… Vision surréaliste !

L’autre danger de se dire “je suis en sécurité, car quoiqu’il arrive, le Grigri va bloquer”, c’est de mal le tenir. Trop de (forts) grimpeurs font l’erreur de bloquer la came avec le pouce de la main gauche pour donner du mou plus rapidement. C’est très dangereux, car s’ils laissent leur main dans cette position, ils bloquent le système de freinage. En cas de chute, c’est l’accident assuré.

 

Voici une vidéo qui montre, en moins de 10 secondes, tout ce qu’il ne faut pas faire : main gauche qui bloque la came du Grigri + trop de mou + trop loin de la paroi…

Voici la vidéo officielle de PETZL pour bien utiliser le Grigri. Je te conseille de la regarder. Car même si tu penses tout connaître, tu y apprendras sûrement quelque chose. Et a minima, tu verras de belles images avec Chris Sharma, Lynn Hill, etc. 😉

“ La confiance du grimpeur dans son assureur est un facteur déterminant de la performance. Il faut toujours retenir qu’un bon grimpeur doit aussi être un bon assureur ”. PETZL

 

Et voici enfin, une vidéo très marrante de Petzl avec la charmante Nina Caprez que je te conseille de regarder (la vidéo hein;-).

 

Grimpeurs forts : ne soyons pas fiers de nos mauvaises habitudes

 

Je suis désolé pour le ton un peu “relou” de cette conclusion. Ce n’est pas simple de faire passer ce type de message sans tomber dans la leçon de moral. Je pense, malgré tout, que c’est important d’en parler. Un bon grimpeur doit tirer sa fierté de la maîtrise de son art. La sécurité en fait partie.

 

En conclusion, rappelons-nous tous des trois points suivants :

  1. Vigilance maximale, même quand « ça ne craint rien » !
  2. Règles de base respectées à chaque instant. On se double-check avant de partir. On pare le grimpeur jusqu’au premier point. On assure au plus serré jusqu’au troisième point. On reste concentré. On ne lâche jamais la corde. On fait un nœud au bout, etc.
  3. Ça n’a rien de “cool” de se mettre en danger… On n’impose pas le respect en assurant son coéquipier avec 3 mètres de mou superflus tout en sifflotant et en regardant ailleurs !

Fabien

Si tu as aimé cet article, je t’invite à regarder ma vidéo Grimpeurs forts ou débutants : les 3 règles du grimpeur intelligent !

Crédit photo – Fred Bruneau