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Après une expérience de grimpe où j’ai frôlé la mort, j’ai cherché à aller plus loin dans mon analyse de la psychologie de la peur, pour apprendre et voir quel effet elle a sur la performance, d’où vient-elle et que peut-on faire pour la gérer.

Ce que j’ai trouvé va booster ton niveau de grimpe et peut-être même sauver ta vie.

Basé à Denver, Matt LLOYD est un grimpeur professionnel, écrivain et guide depuis maintenant 15 ans. A l’aise sur des 7c en solo intégral, il a survécu à des conditions météo déplorables dans les montagnes de la Cordillères des Andes et a ouvert de nombreuses voies en 8b. Il n’a néanmoins pas encore conquis son plus grand adversaire : son propre cerveau.

Traduction proposée par Kenneth Vanhessche (www.dunmot-alautre.cmonsite.fr)


« Mes pieds glissent et je suis déjà bien tendu. Est-ce que cet outil va tenir ? Accroche, mon dieu ! La glace tombe de parts et d’autres. Je ne veux pas tomber ; je ne veux VRAIMENT pas tomber ! Merde ! Est-ce que la colonne vient de bouger ? Je suis accroché dessus et tout va tomber ! »

Il y a quatre ans, j’étais à Vail dans le Colorado en train de grimper un magnifique rideau de glace de 27 mètres de haut au ‘Fire House’. Un pilier fin et fragile s’était formé, partant du sol jusqu’en haut, régulier et d’un bleu profond. Le rêve de tout grimpeur de cascade de glace.

Tout allait bien pendant l’ascension ; c’était un grimpe difficile mais pas hors de portée pour mon niveau. J’avais déjà grimpé 15 mètres, en plaçant plusieurs pitons, et j’étais d’une humeur calme et concentrée. Tout à coup, une énorme fissure me sortit de mon sang froid et de ma concentration, comme un boulet de canon dans une bibliothèque. En regardant vers le bas, j’ai été effaré de découvrir que tout le pilier s’était fendu au niveau de mes genoux. Maintenant, les deux grosses masses gelées étaient dans un équilibre précaire et fragile.

La gravité de la situation s’imprima directement dans mon corps et dans mon esprit. Je suis resté immobilisé pendant quelques secondes, en hyper-conscience. Le silence, jusque-là paisible, semblait maintenant se refermer sur moi. Le temps s’était ralenti et je cherchais des signes de la colonne en train de s’effondrer – avec moi dessus bien sûr. Mon cerveau tournait à milles à l’heure et une décharge électrique me traversa. Mes pensées frémissaient en des fragments confus :

  • Et le placement des pitons ?
  • L’assureur est-il bien là ?
  • Combien de mètre reste-t-il jusqu’au sommet ?

J’ai finalement compris que j’étais attaché sur une bombe de glace de 45 tonnes, prête à exploser. J’ai commencé à trembler dans tous les sens, la vibration s’intensifiant dans tout mon matériel et ma prise sur la paroi. Je n’avais jamais connu une situation pareille et il n’y avait rien que je ne puisse faire pour arrêter de trembler. Je savais que je devais reprendre le contrôle, au risque d’en subir les conséquences. Après ce qui sentait être comme une éternité, j’ai commencé à me focaliser sur de profondes respirations, en exhalant l’air avec force pour essayer de reprendre les commandes du navire qui coulait : mon système nerveux. Ça a commencé à fonctionner et un plan a pris forme.

Je me suis concentré sur des petites tâches bien spécifiques : crier à l’assureur de s’éclipser de dessous et de se mettre à l’abri, défaire mon nœud avec une main, jeter la corde en bas. Je pensais que chaque seconde qui passait serait la dernière, mais j’ai persisté et me suis concentré sur chaque petite étape. Imaginer la situation : moi à 15m de haut sur un pilier W15, sans corde, commença à me saisir et je dû m’arrêter un instant pour reprendre mon souffle. La panique à finalement laisser place à des pensées plus claires et pragmatiques. « Je dois me sortir de ce bout de glace et il faut le faire maintenant ». Je me suis rappelé : « Matt, tu peux grimper ça sans tomber, sans te fatiguer. Tu peux grimper cette voie facilement. » Un mouvement à la fois – swing, stick, pull, repeat (balance, accroche, pousse et recommence). 15 minutes plus tard j’étais en haut. En sécurité au sommet, j’ai pris une respiration bien profonde qui m’a semblé durer une vie.

LA SCIENCE

Alors que m’est-t-il arrivé pendant cette épreuve ?
D’après le psychologue Peter A. Levine, doctorant en stress et traumatologie depuis 35 ans et consultant pour le NASA, il existe 3 différentes étapes dans une expérience traumatique de ce genre. Chaque grimpeur l’a au moins vécu une fois, que ce soit la chute d’un bloc de 7m ou encore grimper 5m au-dessus de la dernière dégaine.

  1. Premièrement vient l’évènement,
  2. ensuite le choc
  3. et finalement la réponse de notre corps.

Cette dernière réaction peut prendre trois formes distinctes : la lutte, la fuite ou le blocage.

Concernant la lutte ou la fuite, c’est plutôt se confronter à une menace directe, comme voir un ours et s’enfuir illico.

Chacune de ces réponses décharge une certaine énergie qui s’accumule dans le corps. Plus commun dans l’escalade, le blocage peut être un état complexe à surmonter, car nous ne pouvons pas lutter ou fuir si nous sommes face à une mauvaise situation. Malheureusement cette énergie peut rapidement se transformer en une prison physique, paralysant ainsi la totalité du corps.

La réponse du corps vient de l’activation du système nerveux sympathique, qui inonde nos muscles de molécules catécholamines (ce qu’on appelle plus communément l’adrénaline). Bien que ces hormones peuvent augmenter la capacité physique du corps face à certaines situations de survie (cerveau en alerte, tensions et force musculaires, etc.), cela peut aussi être dangereux en escalade si nous n’en avons pas la pleine conscience ou encore la bonne gestion.

La capacité de prendre et d’exécuter des décisions techniques, calmes et calculées, peut être complètement anesthésiée par cette réponse purement physique de notre corps face à la peur. Selon le Dr. Levine, si nous n’arrivons pas à évacuer l’adrénaline synthétisée, nous ne serons pas capables de bouger – et en escalade, de monter. Dans de tel cas, Dr. Levine décrit que le corps tremble naturellement. C’est ce qui m’est arrivé, sur ma cascade de glace :

Mon cerveau surchargeait mon corps d’adrénaline
et mes tremblements m’ont permis d’évacuer toute cette molécule,
pour que je puisse finalement continuer.

Les tremblements, qui à l’époque me faisait me sentir hors de contrôle, était en fait la peur (adrénaline) qui sortait de mon corps. Des réponses instinctives (et d’autosuggestion active que j’expliquerai plus tard) qui m’ont remis sur la bonne voie.

DANGER Réel VS DANGER Perçu

Alex Honnold, le meilleur grimpeur solo intégral de notre génération, pense que la plupart des pratiquants de l’escalade confondent sentiment de peur et danger réellement perçu. « Il y a une combinaison d’éléments qui fait ressentir la peur aux gens, après quoi ils doivent assumer que cette peur signifie « Danger » » explique-t-il. « Je crois que c’est important de démêler les fils qui mènent à ressentir cette peur ».

Un exemple clair pour illustrer cette idée : lorsque tu regardes un film d’horreur. Tu es en sécurité, dans ton canapé, en train de vivre le comportement physique et émotionnel de la peur (mains moites, cœur qui bat vite, anxiété), alors que tu n’es pas réellement en danger.

Il est évidemment plus difficile de distinguer la peur expérimentale et le danger réel en étant accroché au bord d’une falaise. Il est donc important de connaître le risque réel avant de s’embarquer sur une voie. Une fois en face de la réaction de peur, pense à prendre une minute pour en évaluer la cause :

  • Est-ce que le mauvais temps arrive ?
  • Les rochers au-dessus de toi sont-ils prêts à tomber ?
  • C’est une situation de réel danger. Tu es quelques mètres au-dessus de ton point d’ancrage ?
  • Une voie difficile en moulinette ? C’est du danger perçu, imaginé.

Honnold fait appel à une prudence, réaliste et pragmatique dans ses propres ascensions en examinant deux facteurs :

  1. Les conséquences potentielles  : par ex. une chute mortelle
  2. La probabilité que ça puisse arriver : par ex. quand tu es bas en moulinette.

Cela veut dire que quand tu fais du bloc à 1m50 du sol, la probabilité de tomber sera peut-être importante, mais la conséquence de la chute est tellement minime que le risque est quelque peu négligeable. Prenons la situation inverse : un grimpeur niveau 7a+ est en train de grimper du 3a en solo intégrale. La conséquence de la chute est importante, mais la probabilité de tomber est tellement faible qu’encore une fois, le risque semble acceptable.

Le danger réel, dans ces deux exemples, est faible.

CAPACITE D’EVALUATION ET DE CROYANCE

Ça serait absurde et franchement mortel que tout le monde emploie la méthode d’Honnold pour justifier une grimpe en solo intégrale sur El Cap, Half Dome ou encore Moonlight Buttress.

Le vrai niveau de risque est unique à chaque grimpeur : c’est ce qu’on appelle la capacité personnelle. Evaluer avec précision sa capacité personnelle est une étape importante pour une bonne gestion du risque, mais cela ne s’avère pas toujours facile à faire (on ne peut pas déterminer la probabilité à 100% car il y a toujours des dangers objectifs comme la météo ou des chutes des pierres).

  • Sous-estimer ta capacité personnelle te laisserait coincé dans le potentiel milieu de terrain et ne te ferait pas progresser.
  • Tandis que surestimer ta capacité personnelle pourrait te mettre dans une situation dangereuse voire mortelle.

Il faut être réaliste, se baser sur ta propre expérience de grimpe. Et même si tu dois imaginer ta capacité personnelle, fait-le dans une situation à faible probabilité d’accident. Tu pourras ensuite avoir une meilleure idée de ta capacité.

Pour évaluer son niveau de compétence efficacement, la stratégie consiste à se rappeler des expériences précédentes semblables. L’astuce est de se souvenir des faits plutôt que des émotions. Ne pense pas à comment tu te sentais sur une grimpe comparable, mais analyse plutôt le résultat de l’événement. Compare les détails factuels, tout en évitant soigneusement de revivre l’émotion. Si tu grimpes régulièrement du 5b sans tomber, il sera juste de dire que ton expérience sera similaire sur la plupart des voies comparables.Mais ne compare pas les serviettes avec les torchons ; si tu as rencontré des difficultés sur une 6c en dalle, ça ne veut pas vraiment dire quelque chose sur ta performance de la même cotation en surplomb.

Fais fonctionner ta mémoire le plus rationnellement possible,
pour différencier les dangers réels et les dangers perçus que tu as vécu sur des voies précédentes.

Lorsque Steph Davis, une soliste intégrale de classe internationale et pratiquante du base jump, est face à un grand saut ou une longue voie, elle sait qu’elle fait ça dans la limite de ses capacités et elle mise toute sa confiance là-dedans. Cela ne laisse aucune place au doute ou à la peur dans son mental, qui pourrait la faire glisser dans une spirale infernale d’anxiété.

Les meilleurs sportifs sont performant car ils savent, sans aucun doute, qu’ils sont capables d’atteindre leurs objectifs et ils y croient dur comme fer. Steph Davis se vide préalablement l’esprit, afin d’éviter tout dialogue mental négatif. C’est ce qui l’aide selon elle à profiter plus amplement de ses activités. « Quand je ne suis pas retenue par la peur, je suis libre de vraiment apprécier l’escalade et j’ai mis beaucoup de temps à comprendre ça. »

Matt.

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