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Bonjour à tous !

Aujourd'hui je reçois l'article invité de Thomas Minot, du blog Objectif Alpinisme. Il m'a proposé de vous parler de la différence qui est souvent fine entre les Grandes Voies d'escalade et les courses d'alpinisme. Thomas écrit un blog sur l'alpinisme et le ski de randonnée sur lequel il partage sa progression et je vous invite à aller regarder ce qu'il fait, ça pourrait vous intéresser 😉 .


Je remercie Fabien de m'accueillir sur son blog et j'espère que cet article vous plaira 🙂 . Rentrons dans le vif du sujet !

Il y a peu de temps j'ai réalisé l'ascension du Mont Aiguille, une montagne magnifique dans le Vercors. C'est une grosse molaire qui sort de la forêt, s'élançant vers le ciel dans un amas de calcaire doré sous les rayons du soleil. On y monte en escaladant des cheminées et en passant sur des vires. On pose quelques points d'assurage pour sécuriser la progression et compléter l'équipement à demeure. Si vous ne l'avez pas fait, je vous invite vivement à faire cette course … euh cette voie… mais en fait,

le Mont Aiguille : course d'alpinisme ou voie d'escalade ?

Quelques définitions

Si nous voulons répondre à cette question métaphysique, nous devons d'abord avoir quelques notions en tête.

Qu'est-ce qu'une course d'alpinisme ?

“Course d'alpinisme” n'est pas un synonyme d'aller au supermarché pour acheter votre paquet de céréales favoris, pas plus que ce n'est une sorte de compétition ou le premier arrivé gagnera (on va y revenir plus tard). Une course est une sortie en montagne et plus particulièrement en haute montagne qui peut aussi bien concerner une sortie d'alpinisme ou une sortie de ski de randonnée pour atteindre un sommet ou un point remarquable. Ça, c'était la définition facile.

Au niveau étymologique, il est intéressant de noter que la course c'est aussi la course que vous fait payer le taxi. En effet au XIXème siècle la haute montagne n'était pratiquée que par les riches bourgeois qui étaient toujours accompagnés de guides. Or ces mêmes guides faisaient payer la course.

L'étymologie la plus évidente est la course qu'il y a dans “parcours“. Cette origine implique donc bien une progression à pied. Si vous partez en montagne avec votre quad “XPZ2000 Superstar Prout Prout”, on aura un peu du mal à vous accorder le terme de “course” … désolé, je sais que ça vous chagrine.

Mais dans le terme de course on a aussi la dimension de temps. C'est la course contre la montre. Le temps, qui est moins présent en escalade, est un élément essentiel à prendre en compte en alpinisme. Pourquoi vous croyez que ces gens là se lèvent à 4h du matin dans les refuges ? C'est bien parce qu'ils sont pressés et que la durée fait partie du risque (de ne pas arriver à temps, que les ponts de neiges se soient effondrés rendant la retraite plus difficile, etc.).

Mais alors une course c'est une randonnée en haute montagne c'est ça ?

Eh bien pour dire ça il faudrait déjà savoir ce que c'est, la “Haute Montagne“… En effet il n'y a pas d'altitude précise, pas d'indicateurs renseignés qui pourrait nous dire précisément la différence entre la moyenne et la haute montagne. Ce qu'on peut dire, c'est que la haute montagne est le domaine de la montagne où l'évolution de l'homme est soumise à des contraintes fortes. Celles-ci découlent donc de l'altitude mais également des conditions météorologiques, de l'éloignement et des risques divers liés à ces facteurs. Si la moyenne montagne est accessible sans trop de difficulté par votre grand-mère, la haute montagne, elle, demande des connaissances techniques, implique un engagement certain et des risques jamais complètement maîtrisés.

Et la grande voie dans tout ça ?

La grande voie c'est un peu plus simple à définir. C'est une voie d'escalade de plusieurs longueurs, c'est-à-dire avec plusieurs relais (on change de longueur à chaque relais, vous me suivez ?). Et là vous me dites “facile de définir la grande voie, mais c'est quoi une voie ?”. Et je vous réponds :”très bonne question Sherlock !”. En effet c'est là que ça se complique. La voie d'escalade se rapproche beaucoup de la course d'alpinisme. Juste pour rire, je vous sors la définition de Wikipédia : “Une voie d'escalade est un cheminement par lequel un grimpeur atteint le haut d'une montagne, d'un rocher ou d'un mur de glace. Les voies peuvent varier de manière radicale en difficulté, et il peut être délicat de changer d'avis en plein milieu.“. Oui effectivement, il peut être délicat de changer d'avis en plein milieu… Sacré Wiki… toujours le mot pour rire…

Bref ! De façon simple, la voie est le cheminement à suivre sur une paroi.

Mais sur quelle paroi ? Parle-t-on d'escalade sur de la glace ou de la neige ?

L'environnement

Il y a en effet une différence importante d'environnement entre l'alpinisme et les GV (Grandes Voies) d'escalade. Pour bien comprendre il faut garder en tête qu'il existe 4 types de courses d'alpinisme : la course sur neige, la course sur glace, la course sur roche et la course mixte (neige et roche ou glace et roche ou les trois). Or il n'y a aucun doute qu'on parle bien d'alpinisme quand la course est sur neige ou sur glace ou même en mixte car la neige et la glace n'ont pas leur place en escalade. L'escalade sur glace, ça s'appelle la cascade de glace et cette discipline est très particulière et nécessite du matériel bien spécifique. Et l'escalade sur neige, ça n'existe pas car on n'escalade pas de la neige… on marche dessus. Merci Captain Obvious.

De la même façon, il y a des environnements d'escalade ou la distinction est très claire. Par exemple la salle ou SAE (Structure Artificielle d'Escalade l'inverse de la “Structure Naturelle d'Escalade”) et le bloc sont typiques de l'escalade. On ne fait pas d'alpinisme en salle. De même la couenne (voir définition en dessous du schéma) est spécifique à l'escalade.

Petit schéma valant mieux que long article, je vous fais part de mes talents artistiques pour vous illustrer le problème :

Dans le magnifique schéma ci-dessus par “rocher” on entend voie (ou course) de plusieurs longueurs. Et c'est bien là que se situe le problème. En effet pour tous les autres environnements, il n'y a pas de doute, on arrive bien à voir lequel appartient à quelle discipline. Mais pour le rocher c'est une autre histoire…

Le risque

La dimension de risque est très différente selon les disciplines. Les courses d'alpinisme sont souvent peu équipées et il faudra poser des points d'assurage temporaires pour ne pas prendre trop de risques. Les GV quant à elles sont souvent mieux équipées et souvent quand on parle d'escalade, on entend par là “escalade sportive” c'est-à-dire une escalade très sécurisée avec des points d'ancrage permanents posés dans la roche (voir plus bas pour quelques définitions). La dimension de risque est donc plus présente en alpinisme qu'en escalade où les voies tendent à être de plus en plus aseptisées. Mais si nous reprenons le cas du Mont Aiguille qui est partiellement équipé (un gros câble tout effiloché et quelques broches énormes mais très vieilles), la question demeure.

Quand on parle d'escalade nous avons également l'image d'une paroi verticale et non d'une marche sur une arête. C'est un des éléments différenciant : en alpinisme on marche souvent et on grimpe parfois, en escalade c'est l'inverse.

Si nous ne voulons pas tourner en rond, il nous faut maintenant faire appel à l'histoire !

Un peu d'histoire

Pour avoir un regard plus éclairé sur le sujet, repartons en 1492. Le 28 juin de cette année fructueuse en découvertes (si vous vous souvenez bien de vos cours de collège, c'est l'année de la découverte de l'Amérique), Antoine de Ville, ingénieur militaire de profession et Toulousain au fond du cœur, se lance dans l'assaut de la “Montagne Inaccessible” ! Un morceau de roche s'élançant vers le ciel dans un amas de calcaire doré sous les rayons du soleil. Et je vous vois venir : “Quoi ? Mais il se répète le Papi ! Il nous a déjà parlé de son bout de calcaire tout à l'heure !”. Tout à fait, et ce n'est pas pour rien car Antoine se lance à la conquête du Mont Aiguille ! Son équipe se composait d'un prédicateur apostolique, d'un maître tailleur de pierre, d'un escalleur (oui oui, vous avez bien lu) et j'en passe… Cette montagne est depuis connue pour être le berceau de l'alpinisme (j'en dit plus dans cet article 😉 ). Juste pour vous donner une idée de votre chance aujourd'hui : ils y étaient allés à coup d'échelles et de cordes statiques (= elle casse si elle subit un choc = elle sert pas à grand chose). Bref, Antoine et son équipe, gravissent le Mont Aiguille. L'escalade était donc un moyen pour atteindre des sommets qui devenaient inaccessibles par la marche.

Mais il faudra attendre le XIXème siècle pour que l'âge d'or de l'alpinisme éclose dans l'aristocratie et la bourgeoisie d’Angleterre. Ces rosebeef, suivis de prêt par les Allemands, les Autrichiens, les Suisses et les Français, se lancent alors dans une course aux sommets (une vraie course cette fois, celle où il faut arriver en premier). C'est ainsi que nombre de passages et sommets des Alpes portent aujourd'hui le nom d'anglais venus conquérir nos belles montagnes. Le couloir Whymper (Aiguille Verte), la fissure Mummery (Grépon), la première de la Roche Faurio par Gardiner, sont autant de traces laissées par les britanniques lors de leurs exploits. Mais au XXème siècle tous les grands sommets des Alpes ont été conquis et l'alpinisme va prendre un tournant. Les aventuriers de l'époque, à la recherche de nouveaux terrains de jeux, tentent des hivernales, des faces plus difficiles ou des solos. L'alpinisme sportif est né.

Les alpinistes cherchent alors moins à gravir une nouvelle montagne qu'à trouver une nouvelle façon de parvenir au sommet. La beauté de la voie passe alors avant l’ascension du sommet. De nombreuses voies sont ouvertes et de nouveaux défis sont lancés. C'est ainsi que naît progressivement l'escalade en tant que pratique spécialisée et finalité en soi.

Puis dans les années 1980 l'escalade se démocratise et “l'escalade sportive” apparaît avec une sécurité des pratiquants toujours renforcée. La pose de points d'ancrage permanents (spits, broches…) la différencie en ce sens de l'escalade traditionnelle et de l'alpinisme où les traces laissées sur la montagne sont moindres car les points d'assurage sont la plupart du temps amovibles. Pour ne pas vous embrouiller rappelez-vous les quelques termes suivants :

  • Escalade libre : Concerne le matériel utilisé pour grimper = uniquement vos petites mains et vos pieds avec chaussons et magnésie (et la corde pour vous assurer mais elle n'aide pas à la progression). Opposé à l'escalade artificielle.
  • Escalade artificielle : Concerne le matériel utilisé pour grimper = utilisation de sangles, cordes, pitons etc. pour aider la progression. Opposé à l'escalade libre.
  • Escalade traditionnelle : Concerne les points d'ancrage = pas de points d'ancrage permanents mais uniquement des pitons, sangles et autres points amovibles. Opposé à l'escalade sportive.
  • Escalade sportive : Concerne les points d'ancrage = points d'ancrage permanents comme des spits ou des broches scellées. Opposé à l'escalade traditionnelle.

Le plus souvent vous faites de l'escalade libre sportive, c'est-à-dire que vous n'utilisez que vos mains et vos pieds pour monter et si vous tirez sur une dégaine pour vous aider on vous dira que vous avez triché !

La naissance de la compétition dans ce sport sera assez controversée et certains des plus grands grimpeurs signeront le “manifeste des 19” pour s'y opposer. Parmi eux, Patrick Berhault ou Catherine Destivelle, avanceront que la philosophie de l'escalade est incompatible avec un esprit de compétition.

Il faudrait plusieurs articles pour connaitre toute l'histoire de l'escalade et de l'alpinisme. Le but ici était juste de vous donner un aperçu de l'évolution. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu’aujourd’hui on commence en général par faire de l'escalade avant de faire de l'alpinisme alors que l'évolution historique s'est faite dans l'autre sens.

En quoi tout ça va vous aider ?

C'est bien beau de savoir la différence entre une Grande Voie et une course mais en quoi cela va vous être utile ?

Eh bien tout d'abord parce que ce sont des disciplines très liées. Peut-être que vous n'aviez pas pensé à évoluer vers l'alpinisme. Avec un peu de chance, cet article vous aura donc aidé à percevoir la complémentarité de ces deux sports et j'espère qu'il vous aura donné envie !

De plus, comprendre les enjeux de chacune des disciplines pourra vous aider à mieux appréhender vos sorties en montagne. Il est en effet important de saisir les risques et l'engagement que représente telle ou telle manière de grimper.

Enfin, l'autonomie en montagne s'acquière d'abord par l'expérience mais également par une culture et une connaissance des différents milieux, techniques et enjeux que la progression en montagne représente. C'est donc en s'informant, en s'appropriant le vocabulaire et en engrangeant des connaissances que vous pourrez accélérer votre progression et intégrer le monde des passionnés de montagne.

En Bref

L'alpinisme et l'escalade sont intrinsèquement liés. L'un a donné naissance à l'autre. On réalise finalement que la distinction n'est pas si obscure : une fois pris en compte l'environnement, la longueur de la voie, l'équipement, la partie de marche et le risque, on a déjà plus de clés en main pour décider.

Alors le Mont Aiguille : grande voie ou course ?

Pour ma part je pencherais plus sur une course d'alpinisme compte tenu d'abord de la volonté d'arriver à un sommet magnifique et de la partie de marche inhérente au parcours. Et d'ailleurs, ne nomme-t-on pas une course par son sommet et une grande voie par son nom ? Si je considérais que le Mont Aiguille était une voie, j'aurais certainement dit “j'ai fait la voie normale du Mont Aiguille” car j'aurais mis l'accent sur le passage et non sur la finalité.

C'est donc peut être avant tout une question d'état d'esprit : fait-on une sortie pour la beauté du chemin ou pour le défi du sommet à atteindre ?

Et vous, pourquoi grimpez vous ?

 

Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! J'espère qu'il vous a plu !

Vous pouvez retrouver plus d'articles sur l'alpinisme et sur le ski de randonnée sur mon blog Objectif Alpinisme !

 

Sources :

Crédits photo : Richard Peter, Maxcorradi et Thomas Minot